Communiqués
Bataille pour sauver le Doubs...
Le Doubs est moribond. Comment en est-on arrivé là ?
Lucienne Merguin: La situation n’est pas survenue d’un jour à l’autre. Elle est le fruit d’un long processus de dégradation, dénoncé depuis 20 ans par plusieurs personnalités. En 2000, Pro Natura a lancé un projet de réserve naturelle au bord du Doubs pour montrer l’exemple d’une agriculture respectueuse du cours d’eau. Nous avons lancé des cris d’alarme sur l’apron, un poisson, et sa disparition. Les pêcheurs de la Société du martin-pêcheur ont dénoncé il y a 8 ans la disparition d’insectes, dont les Perlidae. Mais ce n’est que lorsque les poissons qui se mangent meurent que l’humain s’y intéresse, utilitarisme oblige.
Quel est le contexte de la mort des poissons ?
A l’origine il y a un problème de sensibilité géologique liée au karst jurassien, un fromage plein de trous qui laisse filer très rapidement dans le cours d’eau toutes les substances toxiques liées à l’activité humaine. Ailleurs c’est le même problème, mais les polluants restent dans les sols plus longtemps. Il faut donc s’attendre à ce que, dans les années à venir, l’on ait le même phénomène partout, conséquence de plus de 60 ans d’activité humaine désastreuse.
Quelles sont les sources de pollution incriminées ?
Elles sont nombreuses: des pratiques agricoles inadaptées et des contrôles insuffisants, une intensification de l’agriculture, notamment des porcheries. Il y a aussi l’absence d’une épuration des micropolluants tels que les médicaments, dont les antibiotiques. L’hôpital de La Chaux-de-Fonds et ses traitements oncologiques sont particulièrement polluants.
Relevons encore le manque de stations d’épuration pour de nombreux villages, en Suisse comme en France, ou des installations obsolètes, comme à Saignelégier et au Locle. Dans certaines entreprises, on jette encore à l’égout. Le cas Benteler à Saint-Ursanne, qui a amené le gens dans la rue, est significatif. Enfin, il y a le problème des éclusées des barrages.
Toutes ces substances sont rejetées dans le Doubs et agissent en synergie avec les autres polluants dans l’ignorance générale. Les cyanobactéries qui interviennent dans cette extinction vivent normalement dans l’eau et ne sont pas nocives. Mais lorsque le système immunitaire des poissons est affaibli par les pesticides
et autres polluants, ils ne leur résistent plus. Le phénomène est le même avec la bronchite pour un sidéen, qui peut en mourir.
Que se passera-t-il si rien n’est fait pour le Doubs ?
Des espèces disparaîtront de manière irréversible. Puis apparaîtront des problèmes de santé pour les buveurs d’eau du robinet. Les cyanobactéries auront de graves conséquences sur la santé humaine.
Pourquoi, malgré une volonté affichée d’agir, rien ne bouge-t-il réellement du côté des autorités cantonales et fédérales ?
Les autorités et les politiques nient les résultats des études effectuées et refusent de voir le problème. Actuellement, ils gaspillent l’argent public à faire des analyses de l’eau qui ne montrent rien. Les politiques sont incapables de s’attaquer aux lobbies chimiques, agricoles, électriques. Ainsi, le Doubs est encore et toujours une matière première à exploiter. L’Office fédéral de l’énergie (OFEN) dirige la gestion du Doubs, le canton du Jura s’attaque à la gestion du barrage du Châtelot uniquement pour obtenir plus d’eau pour rentabiliser ses projets de centrales hydroélectriques à Saint-Ursanne, Bellefontaine, Ocourt et Theusseret. En Suisse, le groupe E, qui détient le 50% du Châtelot, fait la loi et en France, c’est EDF qui détient l’autre 50%.
Les autorités ne maîtrisent donc par la situation...
Les acteurs politiques et administratifs sont dépassés. Mais l’environnement interpelle parce qu’il transcende les frontières et concerne les générations futures. Et surtout nous manquons de capacités pour faire face aux problèmes qu’il pose. La Suisse est coincée dans ses frontières et dirigée par des politiques qui fonctionnent sur le court terme et pour le profit maximum.
Une gouvernance binationale du Doubs a été mise en place récemment. Est-on sur le bon chemin ?
Cette nouvelle gouvernance a été proposée par le préfet de Franche-Comté car les Suisses ont boycotté en 2010 la plate-forme binationale préexistante – sans qu’il soit possible de savoir pourquoi. Pro Natura Suisse a demandé des documents et après des mois, nous n’en sommes qu’à une médiation avec l’OFEN qui refuse de nous montrer les PV de séances binationales, des textes publics en France. Cette gouvernance a l’avantage de scinder en deux les problèmes du Doubs: l’hydraulique et la gestion halieutique (de la pêche, ndlr) dans mains de l’OFEN et des autorités françaises, et la qualité de l’eau dans celles de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) et de la France. L’OFEV semble donc avoir récupéré une partie de la gestion. Le problème est qu’il n’y a pas d’ONG environnementales dans le processus. La transparence et la participation de la société civile aux décisions sont refusées.
Les organisations citoyennes suisses et françaises ont mené une première action commune le 14 mai à Goumois. Vont-elles poursuivre sur cette voie ?
Oui, nous sommes décidés. C’est notre vie qui est en jeu. La manifestation a réuni, en plus des pêcheurs et des naturalistes des deux côtés de la frontière, des gens de tous horizons. Cela nous donne une énergie considérable dans un combat que d’aucuns, isolés, craignaient de voir perdu. Nous avons pu constater que nous sommes nombreux à penser qu’il y a urgence et qu’il faut sortir la tête du sable et agir.
Agir oui, mais comment ?
En faisant pression. Nous ne croyons plus aux promesses politiques, il y a eu trop de mensonges.
Nous savons que nous pouvons avoir du pouvoir en nous associant. Nous allons aussi nous battre pour être intégrés dans les processus décisionnels et proposer des solutions en tant que gens de terrain. Les fonctionnaires et politiques ont perdu le lien avec le terrain, ils sont très loin des préoccupations des citoyens.
Les ONG luttent pour avoir voix au chapitre
L’accord cadre définissant le mode de gestion franco-suisse du Doubs étant arrivé à terme, les partenaires se sont engagés, sur proposition de la région Franche-Comté, vers une nouvelle gouvernance. Celle-ci doit mieux prendre en compte des aspects jusqu’ici occultés tels que la gestion qualitative et quantitative des eaux. Mais alors qu’en France les partenaires associatifs sont engagés aux côtés des politiques et des autorités, leurs homologues suisses sont exclus du processus. Sur ce sujet, le Conseil d’Etat répondait le 29 mars dernier à la députée neuchâteloise Verte Doris Angst qu’il ne lui paraissait «pas opportun d’intégrer les associations dans les structures de la gouvernance», tout en resconnaissant qu’il faudrait trouver «un mode de consultation des partenaires associatifs et des pêcheurs».
Pour sa part, le chef de l’Office de l’environnement jurassien Jacques Gerber affirme qu’il s’agit dans un premier temps «d’initier le processus avec les décideurs à même de mener des actions concrètes». Il reconnaît cependant un flux d’information insuffisant entre les associations et les services de l’État. Et de préciser que le ministre jurassien de l’Environnement et de l’équipement Philippe Receveur s’est engagé à organiser une réunion avec les associations environnementales et de pêcheurs suisses, au plus tard après les vacances d’été. «J’espère que cela permettra de déboucher sur une collaboration plus étroite».
A l’Office fédéral de l’énergie, même attitude. «Depuis 2008 on nous dit: circulez, il n’y a rien à voir», s’indigne Many Mann, juriste chez Pro Natura. Actuellement, une procédure de médiation en lien avec la loi sur la transparence est en cours. Et une séance de conciliation le 1er février «a permis de trouver un accord partiel sur la production de certains documents. Mais ceux-ci ne sont pour nous qu’un moyen de faire pression sur les pouvoirs publics afin qu’ils prennent leurs responsabilités et déterminent les causes des problèmes du Doubs», précise-t-il.
Du côté des autorités pourtant, qu’elles soient françaises ou suisses, on affirme vouloir s’engager dans «une dynamique d’action volontariste». «Cela fait plus longtemps que les associations que l’on dénonce la situation inquiétante de ce cours d’eau», insiste Jacques Gerber. Selon lui, le problème est que les analyses au niveau des macropolluants n’ont jusqu’ici pas permis d’impliquer certaines activités, comme l’agriculture. Une étude franco-suisse réalisée en 2010 a montré une multiplicité de causes. «Il en ressort que le premier problème à régler, le plus immédiat, est celui des éclusées. Nous devons aussi améliorer les analyses de la qualité de l’eau, surtout en ce qui concerne les micropolluants», relève-t-il encore. Une problématique qui, si elle ne concerne pas uniquement le Doubs, pâtit d’un manque important d’information. «L’un des défis majeurs sera de trouver les instruments adéquats pour remédier à ces pollutions», note Philippe Receveur. Dans les mois à venir, plusieurs études seront réalisées de manière conjointe ou indépendante par les autorités concernées afin d’affiner le diagnostic.
Face à une situation aussi complexe, force est de constater l’impuissance des pouvoirs publics. «Si la manifestation du 14 mai permet de faire pression sur les politiques, je suis le premier à m’en réjouir. Nous avons plusieurs fois demandé au Parlement des fonds qui nous ont été refusés. J’espère que la résolution interpartis ‘Pour sauver le Doubs’ signée mercredi dernier par cinquante députés sera suivie d’effets», conclut le ministre jurassien. CGM
Article paru dans LE COURRIER du 3 juin 2011.
